Le site C’EST PLUS QUE DE LA SF m’a interviewé en mars 2026. L’interview est disponible ici.
Mais j’avais été un poil plus bavard. Alors je publie ici l’interview in extenso !

Pourquoi Mad Max est une saga aussi importante dans l’histoire de la science-fiction ?
Dans un premier temps, je dirais déjà que de toutes ces sagas qui ont été créées à la fin des années 70 et au courant des années 80, c’est la seule qui ait été produite, écrite et réalisée par un seul et même auteur. Ainsi, en revenant régulièrement à son personnage dans une réinterprétation constante du premier film et un retour perpétuel aux mêmes schémas narratifs, la saga illustre autant l’évolution stylistique et thématique de George Miller que l’évolution de l’atmosphère socio culturelle de l’époque où ces films sont produits.
Et puis, si tout le monde ou presque s’accorde pour reconnaitre que le troisième film a déçu et que Furiosa a été un échec cuisant, la saga ne s’est pour autant jamais déshonorée. Même si parfois certains choix sont discutables ou peuvent être jugés douteux, Mad Max a toujours proposé des films motivés par une ambition narrative et esthétique évidente, et sont le fruit d’une démarche artistique sincère. Ce qui, arrivé au cinquième film en 45 ans, est un fait plutôt remarquable. Ca créé un corpus de films fascinants, tous différents dans leurs relectures, mais créant un ensemble nettement plus homogène que toutes les autres sagas américaines du genre Terminator, Predator, Alien, Rambo, Die Hard, Jurassic Park…
C’est aussi une saga qui vient d’un pays dont on ignore à peu près tout, qu’il s’agisse de son histoire, sa géographie, ses mythes fondateurs ou ses héros, ce qui en fait une proposition alternative à l’imaginaire classique dans lequel on baigne et que l’on pourrait juger, parfois, quelque peu étriqué et consanguin. Contrairement au cinéma américain qui a pu avoir tendance à fusionner le cinéma d’anticipation ou de SF dans des fantaisies de sécurité nationale, les Mad Max ont exploré d’autres voies , même s’ils puisent une partie de leur inspiration dans les nombreuses figures créées par Hollywood ou, au-delà, dans des univers culturel et mythologique communs à tous, ils restent profondément endémique.
Et puis ce sont aussi des films qui sont importants par leur exceptionnelle ambition formelle et la volonté de leur auteur de se réapproprier les formes du cinéma muet, explorant le chaos du futur en revendiquant des liens avec des auteurs du passé comme Buster Keaton.
Toutes ces raisons font de Mad Max une saga tout à fait singulière, et chacun pourra ajouter ses souvenirs personnels ou les détails de sa relation intime avec les films pour ajouter d’autres arguments. Ceci dit, sa place dans l’histoire du cinéma en général et dans celle de la SF est assez curieuse, car si Mad Max 2 et Fury Road ont clairement imposé et réimposé Mad Max dans la culture pop universelle, faisant du wasteland mad maxien un domaine public et de « Mad Max » un adjectif que tout le monde connait, la saga n’a jamais connu un succès comparable aux grandes œuvres de science fiction populaire. Mad Max 2 n’est arrivé par exemple qu’à la 50e place du box-office américain quand il est sorti. Le succès commercial de ces films a toujours été très relatif et même un film comme Fury Road est (très) loin des sommets occupés par Marvel, Cameron, Villeneuve ou Nolan, même si son accueil critique a été délirant. La saga Mad Max vit toujours, elle reste présente et les films ne se sont jamais ringardisés…
Au final, ce sont les raisons de cette pregnance, et donc de l’importance de ces films que j’ai cherché en parcourant dans mes livres l’histoire de leurs productions, les anecdotes de tournage, les thèmes mythologiques ou le contexte socio culturel. Et plus qu’une simple liste de raisons, la réponse semble reposer dans la façon dont elles s’articulent toutes ensembles. C’est cette architecture particulière et foisonnante qu’il faut essayer d’embrasser pour comprendre toute la complexité de cette saga.
Pourquoi l’esthétique de ce monde post-apocalyptique de Mad Max 2 a autant marqué les esprits s’imposant même comme la grande vision du post-apocalyptique dans l’imaginaire des gens ?
On pourrait dire que c’est la combinaison de la mise en scène, de la direction artistique et de la brutalité des cascades qui a fait de Mad Max 2 un classique à l’époque où des classiques sortaient toutes les semaines, mais c’est un peu tarte car ça reviendrait simplement à dire que si le film a marqué les gens, c’est parce qu’il était réussi.
En tout cas, je peux déjà noter que ce qui me frappe dans Mad Max 2, c’est le sérieux avec lequel ce film plutôt fantaisiste a été bricolé. Comme le soin apporté à la création des véhicules et de la raffinerie. Ce n’est pas un décor en toc, elle existe, elle est faite de métal et on comprend qu’elle a été construite en dur, pas par des décorateurs mais par une équipe de soudeurs. Ce réalisme se prolonge sur les gueules de tous les figurants, issus de Broken Hill, la petite ville pas commode qui a servi de base au tournage et où avait été tourné Wake in Fright quelques années plus tôt. Ce sont ces types -là qui ont fait Mad Max 2. C’est eux qui se sont occupé de toute la logistique et qui, devant la caméra, ont conduis les bagnoles, piloté les motos et formé les bataillons de maraudeurs. J’ai l’impression de retrouver les défilés de sales goules qu’on pouvait voir dans les films de Sergio Leone mais dans des poses iconiques inspirées par le boulot de Frazetta. À ce titre, la découverte d’Humungus semble être une incarnation en chair et en cuir de ses illustrations et ce n’est pas un hasard, le directeur artistique du film m’a expliqué à quel point il était fan ! Le personnage qui s’appelle Zetta est un hommage direct. Au-delà de ça, il y a d’autres hommages, notamment à Moebius, dont on retrouve une illustration sur l’un des capots d’une des voitures !
Et puis il y a aussi une sorte de naïveté confondante dans le rapport que le film entretient avec son carnage automobile. Dans les deux premiers Mad Max, les cascades ont été exécutées par une bande de types qui ont appris leur métier sur le tas, dans des « stunts shows » où ils pliaient de la tôle devant des foules hystériques. Ces exploits ont été sublimés par les risques insensés pris par David Eggby et Dean Semler, les deux chef opérateurs. Deux artistes trompe la mort qui ont amené leurs caméras au ras des véhicules, qui ont endu pictural le flou du bitume qui défile à fond la caisse et qui occupe une bonne partie de l’image. Le spectacle est exceptionnel.
Alors, toute cette esthétique de désert et de bagnoles défoncées, de wastelands déshérités et de héros qui se coulent dans les conflits entre maraudeurs exubérants et colons apeurés, ce n’est pas Mad Max 2 qui l’a inventée. C’est quelque chose qu’on avait déjà vu dans Ravagers, New York ne répond plus, Apocalypse 2024 ou même No blade of grass. Toute cette cette esthétique était au cœur du cinéma post apocalyptique qui s’est développé à partir de Panique Année Zéro, au début des années 60, et qui culminera vingt ans plus tard avec Mad Max 2, la Chapelle Sixtine des Punks comme disait Ballardn. Le film de Miller s’est imposé comme une conclusion grandiose, un monstrueux bouquet final qui allait clôturer, d’une certaine manière, toute une époque… et qui allait ouvrir la porte à une foule de rejetons plus ou moins respectables.
À quel moment Mad Max est devenu autre chose qu’un film que tu aimais, le point de départ d’un travail aussi massif et analytique ? Est-ce qu’il y a eu un déclic précis ou est-ce venu par accumulation, presque malgré toi ?
S’il y a eu un moment de bascule, je dirais qu’il se situe lors de mon premier voyage en Australie. Jusque là, j’étais extrêmement naïf et je n’avais aucune idée de l’étendue de mon ignorance. J’aimais Mad Max pour son histoire et sa mise et scène, mais tout ça était totalement hors sol. En arrivant en Australie pour jeter un œil à ce qui se tramait au-delà du cadre des films, j’ai découvert tout un pays, toute une culture et toute une histoire. Et j’ai réalisé à quel point Mad Max n’était pas une œuvre autonome et spontanée mais était un pur produit d’une époque et d’une géographie particulière. J’ai pu découvrir ce qu’on appelle le culte de la voiture et qui n’était encore pour moi qu’un concept bien théorique. J’ai commencé à rencontrer des « petrolheads » et j’ai été témoin de leur dévotion et du lien quasi religieux qu’ils entretiennent avec Mad Max. Ils s’en foutent du cinéma, mais Mad Max illustre sur la pellicule le fondamentalisme mécanique qui les anime. Ces films incarnent pour eux la sainte trinité qui les anime : « On les construit, on les conduit, on les détruit ». Partout où je suis allé, je découvrais quelque chose de nouveau qui m’éclairait ces films d’une manière inédite. J’ai donc pas mis longtemps à réaliser qu’il y avait beaucoup plus dans ces films que ce que j’y voyais et, à partir de là, j’ai voulu explorer toutes ces pistes. Mon projet est ainsi passé d’un petit essai qui compilait quelques anecdotes de tournages à ce qui deviendra presque une sorte de récit de voyages. Le résultat d’années de pérégrinations diverses et variées.
Tes livres reposent sur une recherche extrêmement dense, entre archives, presse australienne, entretiens et analyses universitaires. Comment ce travail de recherche s’est-il mis en place concrètement au début du projet ?
Tout s’est fait de manière très progressive. Depuis mon adolescence, je gardais précieusement toutes les photos et toutes les coupures de presse consacrées aux films. Et c’est parce que j’en avais toute une pochette que je m’étais dit que j’avais là bien assez de documents pour me lancer dans la rédaction de mon livre. C’était du genre une critique dans Télérama, des photos découpées dans un vieux Télépoche, un article dans un Télé K7, un dossier de presse trouvé à Movies 2000, des choses comme ça… Et puis, grâce à internet, j’ai commencé à récupérer une masse de documents : des photos d’exploitation, des documents de production, des bouquins sur le ciné australien et des dizaines de vieux magazines. Je suis allé à la BnF à Paris photocopier tout ce qui avait un lien avec les films. Et puis, lorsque je suis allé la première fois en Australie, je suis allé visiter leurs archives, la NFSA à Canberra, celles de la fac de e Melbourne. J’ai commencé à rencontrer de plus en plus de gens pour faire des interviews, et certaines personnes ont partagé avec moi les documents qu’ils avaient gardé. J’ai siphonné le Musée Mad Max 2 corps et âmes… J’ai aussi fait des recherches sur le terrain, passant d’un CDI d’une petite école d’un bled perdu dans le désert à la traque de vieux poivrots dans des joyeux bleds de rednecks ! J’ai écumé des dizaines de librairies, de bibliothèques… J’ai cherché partout, j’ai pisté comme un clébard toutes les traces possibles. Au début, on ramasse beaucoup, partout, tout le temps, et avec le temps, les recherches sont plus ciblées, plus techniques. Après toutes ces années, cette phase est largement achevée, même si il reste des pistes en suspens, quelques cold cases et, de temps en temps, on continue de tomber sur des merveilles. J’ai pris un peu de retard pour répondre à vos questions parce que, justement, je viens tout juste de récupérer un document merveilleux, une vidéo making of d’une heure où l’on voit Miller et son équipe au travail sur une série télé, quelques mois avant qu’ils ne s’attaquent à la production de Mad Max 3… La petite pochette en carton est devenue une pièce entière, et un (très) gros disque dur. Maintenant, l’essentiel du boulot réside surtout dans le classement, la lecture et le traitement de toutes ces informations que j’ai pu amasser – littéralement des dizaines de milliers de documents.
Tu t’appuies sur de nombreuses sources parfois difficiles d’accès. Y a-t-il eu des rencontres, des témoignages ou des documents qui ont profondément modifié ta lecture du film en cours de route ?
Je ne sais pas, profondément me semblerait un peu exagéré, mais des rencontres, des témoignages qui, d’un coup, expliquent tel choix incompréhensible ou telle photo mystérieuse, il y en a eu beaucoup. Ces 10 dernières années, avec Adrian, du Mad Max 2 Museum – on a eu quelques moments quasi mystiques où soudainement une révélation s’est imposée à nous. Alors pour la plupart des gens, on est au niveau de l’anecdote ou du détail, mais pour nous ce sont des moments à part, des instants de grâce divine. Je me souviens, par exemple, lorsque j’ai découvert que la marque fictive de la boite de pâté pour chien qu’on aperçoit rapidement dans le film était en fait basée sur une véritable marque ! C’est souvent des petits détails revêches qui refusaient de s’insérer proprement dans le récit qu’on essaye de reconstruire et qui finissent par s’y couler comme il faut, ou des pièces manquantes qui se matérialisent et qui permettent de mieux comprendre la figure d’ensemble. Plus que des grandes révélations qui auraient tout changé radicalement, je dirais que mon projet s’est plutôt construit sur une série ininterrompue de petites révélations.
Ceci dit, sans pour autant dire que ça a profondément modifié ma lecture du film, certaines rencontres m’ont permis, d’un coup, de beaucoup mieux comprendre mon sujet. Je pense notamment à mon interview de Peter Kamen, un ami d’enfance de Byron Kennedy qui m’a permis de découvrir d’où venait ce type, et qui il était. Je pense aussi au chef électricien de Mad Max 1, Lindsay Foote, une gouaille et une mémoire phénoménale qui, pendant plusieurs heures, m’a dressé un tableau précis de l’ambiance qui régnait sur le tournage de Mad Max 1. Je pourrais aussi évoquer les heures que j’ai passé devant les archives personnelles de Gerry Gauslaa, l’un des cascadeurs de Mad Max 2 : presque 500 pages de documents de production qui m’ont aidé à comprendre comment s’était déroulé le tournage du film au jour le jour.
Quand tu analyses le premier Mad Max, tu insistes beaucoup sur l’idée que le film ne parle pas du futur mais d’un monde légèrement décalé, presque parallèle, en déliquescence. Peut-on présenter ce film comme étant Pré-Apocalyptique ?
En prenant Mad Max comme le premier film de toute une saga, tout à fait. Mais si on observe ce premier Mad Max indépendamment des autres, c’est plus discutable. Disons que je le verrais plutôt comme un film post-utopique. Un récit désenchanté et nihiliste où la route a perdu sa valeur civilisationnelle et conduit vers un retour à la barbarie. On voit au début du film deux panneaux qui indiquent deux directions : « Anarchy Road » et « Bedlam », en gros soit la Route de l’Anarchie soit celle du Chaos. Mais je vois ça plus comme le reflux de la Frontière et le retour à l’état de nature de Hobbs, qu’il ne s’agirait de l’arrivée d’un nouveau monde provoqué par une catastrophe totale, quelle qu’elle soit (écologique, atomique, virus, invasions de zombies ou aliens…) Parce que dans ce premier Mad Max, finalement, rien ne nous dit que nous vivons-là l’imminence d’une apocalypse. Il y a bien sûr une tension qui habite ces personnages et cet univers à la dérive, mais la chute éventuelle de la société n’est jamais un sujet… Il y a même une certaine insouciance, les gens peuvent encore partir en vacances, même s’ils ne vont pas bien loin. Je verrais plutôt cet état de tension comme la conséquence d’une anxiété très masculine provoquée par un monde en mutation. Mad Max se base sur une idée très classique de flic vengeur mais, plus ou moins inconsciemment, je pense que ce récit a été vrillé par la psyché australienne de l’époque. Les valeurs sur lesquelles le pays s’était développé depuis le début du siècle étaient alors mises en concurrence et la place particulière qu’occupait la voiture, le moteur à explosion et son Dieu V8, commençait à être disputés. La crise énergétique, la fin des « super voitures » de plus en plus puissantes, la délocalisation des chaînes de montages des bagnoles en Asie, la fin de la censure et le développement des loisirs proposant d’autres intérêts aux adolescents, le nombre de plus en plus nombreux de femmes ayant leurs permis… Tout ça fut autant de coups de butoirs contre le culte de la voiture, faisant vaciller le Titan V8 sur son socle. L’arrivée des années 80, la crise énergétique et l’arrêt de la production des véhicules les plus emblématiques peut tout à fait incarner, inconsciemment, l’apocalypse qui attendait les protagonistes du premier Mad Max.
Et puis il y a le parcours du personnage principal car au final le film est une plongée dans son angoisse et le désastre qui ouvre la dernière partie et qui pousse Max à devenir cet ange de la mort enfermé dans sa bagnole, captif de la route, peut être perçu comme la véritable apocalypse du film.
Dans ton livre, la violence apparaît moins comme un spectacle que comme le symptôme d’un effondrement des structures sociales. Est-ce que c’est cette lecture politique qui t’a accroché en premier chez Mad Max ?
Miller l’a souvent dit, le premier film avait en partie été motivé par son expérience en traumatologie, où il récupérait les corps brisés qui revenaient du champ de bataille qu’était censé être le réseau autoroutier australien. On pourrait se dire que Mad Max pose ici un certain regard introspectif dans son illustration cathartique d’un carnage insupportable… Mais lorsque l’on étudie les chiffres de la sécurité routière du pays, à l’époque, on ne trouve rien de si catastrophique, les chiffres sont tout à fait normaux et se rapprochent des nôtres. On comprend donc qu’il se joue quelque chose de plus complexe qu’une simple réaction à un phénomène social. Il y a quelque chose d’autre qui nourrit les raisons de toute cette violence. Elle est en partie l’expression du rapport très étroit et tout à fait particulier que les Australiens, et notamment les jeunes mecs, entretenaient avec leurs bagnoles. Un mélange d’excitation, de frustration et d’impuissance provoquée par la fin du règne du V8. Je retrouve dans Mad Max une rage, comme le cri de détresse d’une jeunesse faisant échos aux fracas de l’explosion punk qui déferalait sur l’occident à la même époque.
Alors bien sûr, on peut y trouver un commentaire politique mais le film de Miller a quelque chose de beaucoup plus hystérique et chaotique que ce qu’avait fait Peter Weir avec les Voitures qui mangeaient Paris et qui m’apparait comme une farce satirique beaucoup plus consciente dans son commentaire politique de la société australienne de l’époque. Mad Max c’est un hurlement. Retrospectivement, je pense que j’ai été très sensible à cette « urgence punk » que dégage le film, avant d’aller plus tard, m’intéresser aux racines de cette angoisse.
La police, dans le film, n’est jamais vraiment un rempart moral. Elle ressemble parfois davantage à un gang parmi d’autres. Est-ce que tu vois ça comme une critique consciente de l’autorité ou comme le reflet d’une perte totale de repères ?
La police, non, mais Jim Goose oui. C’est le seul qui semble avoir des valeurs morales. Le chef est dans l’administratif et les autres se comportent comme les gangs qu’ils poursuivent. Toute l’histoire du film découle d’un incident provoqué par la désobéissance d’une poignée de flics, qui nous sont présentés comme des individus immatures. Ils refusent de laisser filer le Nightrider pour s’engager dans une poursuite par pure vengeance. De cet incident découlera la suite des événements. Max est présenté comme l’opposé du Nightrider, mais les deux personnages partagent visiblement la même obsession cinétique. Ils appartiennent tous les deux à la route, ils sont tous les deux « nés avec un volant entre les mains ». Sauf que si le Nightrider est présenté comme un psychopathe vociférant qui affirme qu’il est une machine incontrôlable et suicidaire, c’est pourtant lui qui donnera le premier coup de volant dans le face à face que Max a provoqué. Pour moi, toute la dramaturgie du film se déroule à ce niveau, et on est très loin de films comme Death Wish ou Dirty Harry qui, proposant des héros fantasmagoriques à un imaginaire réactionnaire, réagissaient à des faits de sociétés contemporains, comme la situation à New York ou l’établissement de la loi Miranda. Mad Max, qui arrive quelques années après ne me semble pas du tout être un commentaire sur les problèmes de délinquances ou l’état de la police australienne pas plus qu’il ne se propose d’être un commentaire sur l’autorité en général. Le monde de Mad Max semble surtout être une projection de l’état mental du personnage principal, se rapprochant donc plutôt de quelque chose ressemblant à une perte totale de repères.
La route est présentée comme un espace politique autant que physique. Est-ce que pour toi, c’est là que se joue le véritable conflit du film : dans la lutte pour le mouvement, plus que pour le territoire ?
Tout à fait, et là encore je pense qu’il s’agit de quelque chose d’assez inconscient. Hors de tout contexte, ça me semble plus anecdotique, mais lorsqu’on observe le cinéma australien en général, et celui des années 70 en particulier, émergent alors toute une série d’esthétiques, de formes ou de schémas narratifs qui dessinent des thématiques tout à fait particulières. Elles sont les résultantes des dramaturgies que provoquent, encore une fois, l’histoire et la géographie singulières du pays : seules les cotes ont été colonisées, le pays intérieur est invivable et seuls quelques îlots de civilisation isolés surnagent dans des océans de poussière rouge. Dans ces conditions, la bonne qualité des véhicules et l’habileté à pouvoir les réparer sont des conditions nécessaires à la survie. La mobilité est essentielle, et celui qui s’arrête est condamné par un climat sans pitié. C’est l’obsession qui habite la plupart de ces personnages. Des Voitures qui ont mangé Paris à celles qui cherchent à dévorer le wasteland, tout le monde roule pour aller nulle part. Lorsqu’une partie de la critique française reproche à Mad Max 2 d’être un film absurde parce que ces gens cherchent de l’essence pour continuer de rouler pour pouvoir chercher de l’essence, ils ratent l’ironie du propos et tout ce qu’elle dissimule. Le gothic australien est basé sur cette nécessité de pouvoir rester mobile, sur la peur d’être avalé par l’outback et de disparaitre à tout jamais. Le territoire, lui, est bien trop vaste pour être vraiment disputé. De toute façon, son hostilité est impitoyable : il ne veut pas des Blancs et seules les populations aborigènes l’occupent, au-delà du regard des colons. Ces angoisses s’immiscent – inconsciemment j’en suis persuadé – dans le récit des Mad Max, et dans celui de bon nombre de films australiens de cette époque, lorsqu’ils étaient en train de construire leurs genres, leurs codes cinématographiques en réinterprétant leurs vieilles légendes. Cette façon dont la réalité du pays a nourri une cinématographie qui était en train de se créer (les premiers films de la renaissance du cinéma australien arrivent à la fin des années 60), c’est vraiment quelque chose que j’ai essayé de comprendre, de décoder et de vulgariser aussi bien que j’ai pu. Mon livre n’a pas pour autant l’ambition d’affirmer des réalités indiscutables que de présenter aux gens qui s’intéressent à Mad Max la façon dont ces films et leur place dans une histoire plus vaste me sont apparus.
Tu montres que Mad Max repose sur une grammaire très précise du mouvement, du montage et de la poursuite. Est-ce que tu dirais que Miller pense le cinéma davantage comme un art du rythme que comme un art du récit ?
Tout à fait, il n’y a vraiment aucun doute à ce sujet. Je l’ai compris lorsque je l’ai rencontré la première fois, à l’occasion de la sortie de Fury Road à Tokyo. Je lui avais demandé pourquoi il avait coupé une scène du film qui me semblait pourtant essentielle au récit. Son absence créait pour moi un souci de continuité en faisant disparaitre des personnages sans explication. Il m’avait alors répondu qu’il avait supprimé cette scène pour une question de rythme. Le rythme était pour lui plus important à préserver que ces informations qu’il avait abandonné sur la table de montage. Alors qu’ils avaient travaillé pendant plus de 15 ans sur l’univers du film et sur des « backstories » concernant tous les personnages et tous les objets qu’on voyait à l’écran, au final, il était capable de sacrifier une telle scène pour la musicalité de ses images. Dans un vieux fanzine français (Travelling), qui l’avait interviewé à Avoriaz en 1983, il y a une phrase de Miller qui évoque les réactions du public à la projection de l’un de ses tout premiers court métrages, St Vincent Revue Film, datant de 1971 ! Il s’agissait d’un petit film où un clown était pourchassé par une bande de nonnes dans les rues de Sydney, je le cite : « C’était un film à poursuites mais c’était une comédie où l’on ne riait pas la plupart du temps, car je n’avais pas compris le rythme inhérent à la comédie. Heureusement, quelqu’un éclata d’un rire si tonitruant que tout le monde se mit à rire. C’est alors que j’ai compris à quel point le rythme visuel d’un film est critique : ce ne sont pas les idées qui font un film, mais le rythme de ces idées. En musique, vous jouez 3 notes séparément, ça ne donne rien, puis vous jouez les trois notes en même temps et cela vous donne un accord harmonieux ; c’est exactement le même problème avec les idées. C’est ce fameux jour que j’ai compris ça, et ça a vraiment été un grand moment. » Depuis lors, Miller parle de ses films comme étant de la musique visuelle, un peu comme Abel Gance disait que le cinéma, c’était la musique de la lumière. On peut intellectualiser les thèmes et les aspects politiques et mythologiques de ces films, ils restent avant tout des expériences sensorielles. Et si l’on cherchait une raison pour laquelle Miller revient constamment à Mad Max, c’est probablement parce que de part la nature de leur concept, ces films permettent d’explorer l’essence même du rythme et du mouvement.
Tu montres aussi que la voiture devient une extension du corps, presque une armure. Est-ce que c’est là que le film bascule d’un simple cinéma d’action vers quelque chose de plus abstrait et conceptuel ?
Lorsqu’on voit les films, c’est assez évident de comprendre que les deux premiers Mad Max ont repris de nombreux codes du western et les ont modernisé, il n’y a là rien de très original. C’est une illustration de l’histoire de l’Australie où les hommes et leurs chevaux ont été remplacés par des hommes et leurs moteurs. Dans les années 40, on présentait le héros australien comme quelqu’un qui connaissait l’outback, celui où le cowboy devait mener ses troupeaux, et celui où le bushranger devait semer les soldats anglais. Les chevaux sont devenus mécaniques et les westerns des films de bagnoles et de motos. En ça, Mad Max ne propose rien de vraiment nouveau et bien d’autres films ont illustré le lien particulier que les australiens entretiennent avec leurs canassons ou leurs moteurs à explosion.
Ce que Mad Max va faire de plus, c’est de pousser cette représentation aux limites du fantastique. La voiture est devenue à la fois le destrier et l’armure et, lors des duels, remplace la balle que propulsaient les revolvers. Mais alors que les corps maitrisaient la mécanique des armes à feu, ils font désormais partie des machines, annonçant le temps des cyborgs des années 80. Le destin de Max, dans le premier film, est de lentement, mais littéralement, faire corps avec sa bagnole. Lorsqu’il sera blessé, plus que de se soigner, il va plutôt se réparer la jambe, la bricoler avec une clé à molette. Les corps sont de plus en plus meurtris, le cuir, le métal et la chair se mélangent jusqu’à ce que Max, assoupi, possédé par son Interceptor, fasse presque partie de l’engin qui l’emmène sur une route sans fin, vers une petite lumière qu’il n’atteindra jamais. Bien sûr, le film s’arrête avant que le corps ne fusionne littéralement avec la chair, là ù Shinya Tsukamoto, l’auteur de Tetsuo, aurait sûrement commencé le sien, mais pour moi l’idée est là.
Mad Max, une série B fauchée bricolée par deux petits malins qui se prenaient pour les descendants australiens de Roger Corman et voulaient simplement faire le meilleur film de bagnoles possibles se retrouve aujourd’hui discutée comme les œuvres de Ballard, mis face à des artistes contemporains produisant des courts métrages expérimentaux, comme « This Woman is not a car » de Margaret Dodd où des mécaniciens violent la voiture d’une femme qui accouchera, in fine, d’une petite auto en céramique. C’est fascinant de constater l’ampleur de la littérature universitaire qui s’interroge sur toutes ces questions. Les films avaient engendré de nombreux textes à l’époque, mais ça s’était un peu tari dans les années 2000. L’arrivée de Fury Road en 2015 a relancé la machine, et une nouvelle génération d’auteurs et d’intellectuels se sont replongés dans ces films, relançant un flot des analyses…
Pour revenir à la première question, si les raisons de l’importance du film peuvent être discutées, son importance et la fascination qu’il exerce depuis 40 ans chez les universitaires, philosophes, critiques ou autres est évidente. De là à dire qu’il faudrait que quelqu’un analyse ce corpus d’analyses…
Dans le passage de Mad Max à Mad Max 2, tu décris une transformation très nette du personnage, qui passe de l’homme brisé à la silhouette mythologique. À quel moment tu as compris que cette mutation était au cœur de ton analyse ?
Disons qu’avant de bien comprendre ce qu’était cette première suite, je me suis déjà demandé ce qu’elle n’était plus. Ce qu’elle avait abandonné et laissé derrière elle dans le premier film. Mad Max 1 terminait sur un personnage qui avait sombré dans la psychopathie et qui n’était plus qu’une ombre possédée par sa grosse « muscle car » intimidante. Il était difficile de faire quelque chose de ce personnage qui s’était délité jusqu’aux frontières du surnaturel. Le film s’achevait alors que Max quittait notre monde et sa physicalité. Pour Mad Max 2, il fallait ramener le personnage parmi les vivants, ou du moins en ramener les attributs qui avaient contribué à faire de lui une légende cinématographique. On va donc garder la voiture, le costume et la gueule de Mel Gibson pour habiller un archétype bien connu et que l’on a vu chez Stevens (Shane), Kurosawa (Yojimbo), Leone (La trilogie des dollars) ou Carpenter (New York 1997). A l’époque de Mad Max 2, la démarche n’était probablement pas délibérée et consciente, mais 40 et quelques films plus tard, on constate que la figure de Max créée pour Mad Max 2 est restée figée. Max est une figure presque fantomatique, condamné à errer pour toujours dans un wasteland purgatoire, condamné à accompagner les vivants qui cherchent à recréer des communautés dans des récits cycliques, certes répétitifs mais qui se réinventent constamment. Il y a, pour moi, deux trilogies dans la saga Mad Max. D’abord, il y a l’histoire de Max, une trilogie centrée sur Mel Gibson où l’on voit le personnage et son univers évoluer sur 3 films. Et puis il y a la trilogie de la place verte, qui va de Mad Max 2 à Fury Road. Trois films qui présentent trois histoires similaires où Max est condamné à revivre la même chose, débutant le film seul et sauvage et le terminant un peu plus humain après s’être sacrifié pour les autres. Avant de revivre la même chose dans le film suivant. L’image que la culture populaire a retenu de Max, dans le monde, c’est cette figure, bien plus que le premier film. Je pense que cette mutation, cette bascule entre Mad Max 1 et Mad Max 2 s’opère lorsque Miller découvre le travail de Joseph Cambpell. Suite à cette révélation, l’œuvre de Miller, et donc Mad Max, sera – jusqu’à la fin – inféodée aux théories du mythologue. L’importance de cette transformation découle donc d’abord de la compréhension de l’impact qu’a pu avoir Campbell sur le travail de Miller.
Le carburant devient dans Mad Max 2 une ressource sacrée, presque religieuse. Est-ce que tu vois là une manière de transformer une crise économique très concrète en mythe fondateur ?
Il y a quelque chose de très sarcastique dans le concept de Mad Max 2 et je me suis souvent demandé si cette ironie était au fond quelque chose de très australien, ou si c’était simplement dû au mauvais esprit potache de Miller, Hayes et Kennedy. Parce que si l’on retourne à cette époque, le cinéma d’anticipation qui s’attaquait à ce genre de récits eschatologiques nous mettait plutôt en garde contre la croissance délirante de la révolution industrielle. Dans Soleil Vert ou Not a blade of Grass, la fin du monde est provoquée par la pollution qu’engendre la multiplication effrénée des bagnoles. Dans Mad Max 2, au contraire, c’est la fin du pétrole qui provoque la chute. Et contrairement aux films américains traitant de la fin du monde, tout ceci est plus de l’ordre de l’argument pop pour justifier la dramaturgie du récit et de ses cascades que le sujet d’un commentaire politique sur la guerre Iran Irak et ses conséquences sur la société australienne. Alors bien sûr, le film débute sur le récit d’une crise énergétique massive et s’achève sur la révélation que le véritable cargo que Max devait emmener hors d’atteinte de la « vermine motorisée » n’était pas l’essence, mais le Feral Kid, futur leader de la grande tribu du nord et narrateur du récit. Nous passons donc d’une crise catastrophique à un mythe fondateur. Peut-on pour autant considérer qu’il s’agissait là d’une vision optimiste que Miller adressait à ses concitoyens en leur promettant qu’au bout du tunnel, on serait sauvé et qu’on se retrouverait tous à vivre au soleil, et à n’avoir rien d’autre à faire que procréer ? Je pense plutôt que Miller et ses scénaristes utilisent des éléments de leur quotidien pour créer un patchwork infernal, qui pourrait résonner avec l’actualité, mais qui aurait autant de tangibilité qu’un Star Wars.
Pourquoi Mad Max 2 est-il le film le plus plébiscité de la saga ?
Mad Max 2 est le film préféré des gens qui ont plus de 40 ans… Pour les gens qui ont vu Fury Road à 15 piges et qui ont découvert Max, Miller et son univers à ce moment-là, je n’en suis pas sûr… L’accueil de Fury Road et l’impact qu’il a provoqué a été exceptionnel. La capacité qu’à eu Miller de s’adresser à un nouveau public et de ne pas aller jouer sur la nostalgie et les attentes de ses vieux fans, c’est quelque chose que je trouve admirable et qui me fascine énormément. Et je parle de cette capacité à pouvoir parler à un nouveau public et pas de la volonté de le faire, parce que Miller a simplement fait le film qu’il voulait faire. Et si le film a été accueilli avec un enthousiasme débordant par les ados de l’époque, ça prouve simplement que Miller arrive à évoluer et à vivre avec son temps et continue de modeler nos imaginaires, génération après génération. Le conservatisme de certains fans et leurs attentes sclérosées est un rappel, pour moi, que nous avons besoin de créateurs visionnaires et pas d’un cinéma populiste qui chercherait à satisfaire les fans. La démarche de Miller, à ce sujet, est évidemment une raison supplémentaire qui rendent la saga Mad Max aussi précieuse.
Alors que la réalisation du premier film a été catastrophique au tournage et à la postproduction, le deuxième long-métrage semble avoir été moins intense pour le duo George Miller et Byron Kennedy.
Alors c’est délicat de parler à la place des gens, mais une chose est sûre, le premier Mad Max fut une expérience cauchemardesque pour George Miller. Le tournage avait débuté le premier jour sur un accident grave qui lui avait couté son chef cascadeur et son actrice principale. Alors que Miller et Byron Kennedy (son ami producteur), avaient tout préparé minutieusement, tout a volé en éclat en un instant et il a fallut dès lors improviser, et travailler très dur dans des conditions délirantes. C’est ce genre d’expérience extrême qui crée les légendes et Miller a simplement créé son Apocalypse Now dans la banlieue Melbourne, avec 3 bagnoles et une bande d’étudiants. Ils avaient eu l’intelligence de mettre aux postes clés des gens compétents et de remplir le reste de l’équipe avec des jeunes débutants, mais ces gens se sont tournés les uns contre les autres et, à quelques exceptions près, tout le monde pensait que c’était un usurpateur. Miller n’était personne à l’époque et il ne faisait pas partie de cette première vague de techniciens qui, venant de la TV, étaient passés au grand écran – ces gens qui avaient déjà une expérience folle vis-à-vis des standards australiens, puisque certains d’entre eux avaient déjà dû bosser sur 2 ou 3 films ! Ainsi, le chef op était persuadé que Miller ne savait pas ce qu’il faisait et il le méprisait ouvertement – même s’il allait prendre des risques fous pour le film ! Ensuite, le tournage achevé, le film avait continué d’être un cauchemar pour Miller. Les deux monteurs engagés ont jeté l’éponge, persuadés que l’entreprise était vouée au désastre. Et puis, contre toute attente, et alors que Miller était consterné par ce qu’il considérait être un cuisant échec, le film est devenu un succès, puis un phénomène, puis un classique absolu. Il a redéfini l’industrie australienne et a fini par s’imposer dans le monde entier…
Ainsi, lorsque la production du second métrage se met en branle, Miller va se retrouver avec une équipe nettement plus dévouée, persuadée qu’elle va faire l’histoire. Et même si à l’époque ils sont encore loin de se douter de ce que va devenir la saga Mad Max, la taille du plateau, le budget record et l’ambition folle de Miller et Kennedy ont dû faire de Mad Max 2 l’aventure la plus exaltante de l’époque. Alors, « moins intense » ? Je ne sais pas vraiment, moins dure probablement, et nettement plus agréable, pour sûr. Mais j’ai peine à imaginer l’ampleur des émotions qu’ils ont pu avoir lorsqu’ils ont découverts la raffinerie se dressant dans le désert, ou lorsqu’ils l’ont fait sauter, ou lorsque Dennis Williams a précipité le camion dans le décor pour la grande cascade finale. Créer Mad Max 2, dans la petite ville minière de Broken Hill avec tous ces durs à cuire et toutes ces bagnoles infernales… je pense que ça a été une aventure sacrément intense !
Un mot quand même sur les méchants qui sont toujours aussi iconiques (Le Seigneur Humungus / Toecutter) ?
Bien sûr ! Pour le premier, nous sommes encore avec des antagonistes assez classiques, issus de l’imaginaire des films de bikers. Ils sont parfaits et proposent des dégaines intemporelles de sales types crados qui ont su échapper aux changements de mode qui rendent un peu ridicules aujourd’hui bon nombre de vieilles pelloches. Alors peut-être que certaines attitudes un brin campy ont un peu vieillies, mais les personnages fonctionnent toujours. La morgue de Bubba Zanetti, parfait en VO et en VF, la détresse de Cundalini ou la dimension tragique de Johnny The Boy ont fait beaucoup pour la réussite du film. Mais sa plus grande merveille est évidemment la prestation possédée qu’offre Hugh Keays-Byrne dans le rôle du Toecutter. Le personnage a été créé de toute pièce par la truculence, la persona over the top et l’immense talent de l’acteur. De toutes les interviews que j’ai pu faire, c’est de loin celle avec Hugh qui fut la plus intense. A chaque fois que j’ai rencontré un acteur, vu que 40 ans étaient passés, on fait évidemment la différence entre le personnage et la personne qui nous fait face. Mais avec Hugh Keays-Byrne, j’ai eu l’impression d’interviewer le Toecutter ! C’était un moment vraiment incroyable et probablement l’une de mes plus grandes expériences ! Je me souviens aussi de Joanne Samuel (c’est elle qui a interprété la compagne de Max dans le premier film) qui m’avait dit qu’elle avait été très déçue de voir que dans Fury Road Hugh joué un personnage masqué ! Elle pestait gentiment en disant que c’était vraiment scandaleux de lui avoir fait ça ! Mais je lui ai dit, écoute, lorsque tu as un personnage qui reste masqué pendant tout ton film, il faut quelqu’un de la trempe de Hugh pour faire vivre le personnage uniquement par sa corpulence, son attitude et son regard ! Il suffit de voir la différence avec ce qu’a fait Lachy Hulme dans le costume d’Immortan Joe. Sa prestation est honnête, mais ça n’a rien à voir ! Aujourd’hui, si le premier Mad Max reste mon film préféré de la saga, c’est en grande partie pour lui.
Après le naturalisme du premier film, Miller et Kennedy vont avoir l’intelligence et l’imagination de proposer quelque chose de totalement différent pour la suite. L’incarnation physique de Kjell Nilsson dans le rôle de Humungus, lui aussi dissimulé par un masque, est inoubliable. A l’époque où les bodybuilders n’avaient pas encore envahi les écrans – Conan n’était pas encore sorti et Maciste était une histoire ancienne – c’était quelque chose de surprenant. L’idée de le filmer comme un Dieu grec ou comme un barbare issu d’un recueil d’heroic fantasy est géniale, et s’articule bien avec la dimension shakespearienne que Miller et ses scénaristes lui ont offert… Et s’il ne faut pas oublier l’interprétation délirante de Vernon Wells dans le rôle de Wez, la véritable star de la troupe est sans conteste la costumière, Norma Moriceau. Son expérience avec le mouvement punk (c’est elle qui a habillé les Pistols dans leur film) et ses idées sarcastiques sur la façon dont la masculinité aime se projeter est extrêmement maline. Son idée d’amasser des colifichets et des morceaux d’uniformes militaires, policiers, punks, sportifs ou religieux pour créer sa troupe est certes, en apparence, plus loufoque que pour le premier film, mais elle a créé une troupe homogène particulièrement spectaculaire. Les sales gueules de Broken Hill qui ont habité ces costumes ont fait le reste. L’influence qu’ils ont eu sur le post apo en général (au cinéma, à la télé, dans les clips ou les jeux vidéos) est incroyable. Je crois même que j’aurais de quoi faire un livre entier sur le sujet ! Pour moi, il faudra attendre l’arrivée de La Route, d’un autre australien, John Hillcoat, pour voir sur grand écran un nouveau wasteland et de nouveaux maraudeurs bien plus effrayants, ringardisant peut être un peu les culs nuls à plumes de Mad Max 2 !
Est-ce que Mad Max 2 peut être perçu en 2026 comme un film doucement réactionnaire avec sa morale ou le fort l’emporte sur le faible ?
Je ne sais pas, j’aurais plutôt tendance à penser l’inverse et à me dire que les débats qui avaient déchiré la critique à l’époque de la sortie du film s’étaient tus, surtout depuis que le film était passé dans le sillage d’un Fury Road, perçu globalement comme une œuvre très progressiste. Mais à l’époque, les colons blancs et bien propres défendant leurs valeurs familiales avec une abnégation toute protestante face à l’altérité des indiens cuirs, LGBT et marginaux avait été très abondamment commentée, en parallèle de la dimension messianique du récit et de l’absence des Aborigènes. Le film avait été accusé d’investir les thèmes du western traditionnel et ainsi d’être gentiment réac en ravivant ces vieux mythes anachroniques et, surtout, américains… A partir du moment où ces questions avaient été très souvent posées, leur pertinence ne peut plus se discuter et ce sont donc des sujets que j’ai largement abordé dans mon bouquin, délaissant la question aborigène que je garde pour le troisième livre consacré à Mad Max au-delà du dôme du tonnerre et qui pose, à ce sujet, quelques problèmes… Après, en ce qui concerne la victoire des forts sur les faibles, je verrais plutôt l’inverse, j’ai plutôt l’impression qu’au final ce sont bien les faibles (les colons) qui auront fait mentir les forts et leur prophétie quasi biblique écrite sur le camion abandonné : « la vermine a hérité du monde ».
Finalement, est-ce que la franchise Mad Max t’apparaît davantage comme une tragédie politique ou comme un mythe moderne déguisé en film d’action ?
C’est étrange, mais même après avoir passé des semaines entières à batailler sur les thématiques de ces films, des angoisses routières de l’Australie aux Wastelands des légendes arthuriennes, les Mad Max restent pour moi, avant tout, des films de cascades et des orgies de destruction mécanique. En tout cas, c’est comme ça que j’aimerais continuer à la voir. Parce que si je suis évidemment fasciné par la richesse qui soutient tout ça, j’aimerais que ce films restent ce qu’ils incarnaient quand je les ai découverts. Alors c’est sûr, aujourd’hui je les vois démontés, éparpillés devant moi et j’ai l’impression d’avoir mis à nu ces tragédies politiques, ces mythes modernes et ces légendes antédiluviennes qui trônent aux côtés des angoisses d’une société et de la relecture de formes esthétiques classiques… mais au fond, on va voir Mad Max pour la furie et le chaos ! Le reste est censé se jouer dans l’inconscience… Le cinéma, c’est de la magie et quelque part j’ai bien conscience que mes livres cherchent à dévoiler comment l’illusion a été fabriquée. Je me demande, parfois, si ce que j’ai fait n’est pas un peu criminel, chercher à ce point à tout décortiquer, c’est presque une démarche de médecin légiste non ? En tout cas, je me suis un peu massacré les films et c’est pour moi aujourd’hui difficile d’arriver à les voir calmement pour ce qu’ils sont… ou ce qu’ils devraient être.
Tu as récemment rencontré George Miller, c’était comment ?
J’étais bien sûr très heureux. On a pu prendre le temps de discuter et de parcourir mon livre sur Mad Max 2 ensemble. C’était merveilleux de se plonger là dedans ensemble et de le voir se balader dans ses vieux souvenirs. Mais en fait, pour être parfaitement honnête, je crois que j’ai été surtout impressionné par ma rencontre avec Doug Mitchell, le producteur et co-patron de Kennedy Miller Mitchell. Il est arrivé aux cotés de Miller en 1983 et c’est depuis l’éminence grise de la compagnie. Il a eu des mots très gentils pour mon travail et cette rencontre a représenté pour moi un aboutissement assez spectaculaire. J’ai entendu des phrases que je n’aurais jamais pensé entendre un jour. Quelle aventure ça a été, du jour où je me suis dit que j’allais tricoter un petit essai sur cette saga jusqu’à me retrouver dans ce bureau !
Bonus :
Pourquoi avoir commencé par Mad Max et pas par un autre film de genre des années 70 ? Qu’est-ce qui faisait de cette œuvre un terrain d’analyse plus fertile que les autres ?
Je me suis lancé dans cette aventure pour plusieurs raisons, mais surtout parce que contrairement à d’autres films qui me fascinent et sur lesquels j’aurais tout autant aimé enquêter et écrire (comme Zombie, Les Guerriers de la Nuit ou Cannibal Holocaust), le cinéma australien me semblait totalement délaissé et la saga Mad Max particulièrement oubliée vis-à-vis d’autres classiques de la pop culture. Je ne me sentais également pas de taille à affronter la culture populaire américaine des 70’s ou de m’attaquer à un film italien, une langue que je ne parle pas du tout ! Depuis, et surtout depuis l’arrivée de Fury Road, la saga Mad Max a été au cœur de quelques livres mais l’industrie cinématographique australienne reste très largement méconnue. On entend toujours parler de la même poignée de films et les angles morts restent énormes.
Mad Max est souvent réduit à une icône pop ou à un imaginaire post-apo très codifié. Est-ce que ton intention de départ était justement de sortir le film de cette lecture un peu simpliste ?
Oh non, ça serait bien présomptueux, j’étais très très loin d’avoir ce genre d’ambitions au départ. Mais avec le temps, certainement, mais j’ai jamais vraiment eu le sentiment d’être en croisade et que je devais prouver que les gens avaient une lecture trop simpliste ou qu’ils n’avaient jamais rien compris. Mon idée c’est plus de cartographier l’univers de ces œuvres pour les gens que ça intéresse.
Est-ce que tu avais le sentiment qu’il manquait, notamment en France, un regard vraiment contextualisé et sérieux sur Mad Max ?
Oh, j’ai surtout réalisé assez vite que c’est moi qui manquais de contextualisation sérieuse pour pouvoir investir le sujet ! Mais sinon oui, j’avais l’impression que personne n’était allé creuser cette histoire correctement. Après, je comprends bien que la plupart des gens ont autre chose à foutre de leur vie que de consacrer 15 piges à l’étude d’une poignée de films de bagnoles ! C’est peut-être aussi pour ça que ça que c’était aussi amusant de le faire…
À quel moment tu t’es dit que tu avais suffisamment de matière pour commencer à écrire ? Est-ce qu’il y a eu une forme de vertige face à la quantité d’informations disponibles ?
La première idée était d’écrire un bouquin d’une petite centaine de page, et puis ça a fini par devenir une série de gros bouquins de 500 pages. Je suis donc en « work in progress » depuis tout ce temps. C’est un texte qui s’est étoffé avec le temps et qui a été constamment réécrit, amendé, modifié, élargi. J’ai des copains qui ont lu des versions primitives il y a des années et des années, et depuis le texte a sacrément évolué. Et puis il y a le dernier passage, avec mon correcteur, ce qui est en soi une autre aventure ! Alors je pense que ce n’est probablement pas la meilleure façon de procéder, mais c’est ainsi que ça s’est fait. Après, le vertige, oui, souvent, face à des milliers de page ou de documents, c’est parfois compliqué… Mais si t’es bien ordonné, rigoureux et très précis, j’imagine que c’est pas trop compliqué. Malheureusement, c’est d’être mon cas.
Pourquoi ce déplacement latéral te semble plus politique qu’une projection post-apocalyptique classique ?
Je ne sais pas, je ne suis pas forcément sûr de soutenir une chose pareille. Par contre ce pas de côté initié par le premier Mad Max, en proposant plus un univers parallèle qu’une tentative crédible de « monde de demain », s’est accentué de film en film en virant vers la fantasy, larguant les amarres avec notre réalité. Pour moi ça renforce l’idée que, depuis le début, il s’agit de récits allégoriques bien plus que réellement politiques. Ca leur apporte une certaine universalité, qui peut parler à tout le monde, partout, à l’époque comme aujourd’hui. Ainsi, comparés à certains films post apos américains plus rationnels, dirons-nous, la saga Mad Max vieillit beaucoup moins.
En travaillant sur les versions censurées, les montages alternatifs et les choix de mise en scène, est-ce que tu as eu le sentiment de découvrir un film beaucoup plus maîtrisé qu’il n’y paraît au premier regard ?
C’est difficile à dire, mais en tout cas, c’est amusant de réaliser que, parfois, certaines idées qu’on trouve géniales sont totalement dues au hasard, que, parfois, certaines scènes n’ont pas été coupées pour des raisons esthétiques, pensées par des artistes habités par une vision, mais pour des raisons hautement triviales. Et puis, entre le film que Miller et son équipe ont créé, et le film que je vois en tant que spectateur, il y a un monde. On s’en rend bien compte lorsqu’on ouvre le capot et qu’on démonte tout ce qu’on peut, pièce par pièce. C’est quelque chose que j’essaye de faire passer lorsque j’analyse le film, j’essaye d’être clair sur le fait qu’il existe une diffraction évidente entre ce que les auteurs ont cherché à faire et ce que le spectateur va voire. À partir de là, le terme « maitrisé » est assez relatif.
On peut, cependant, deviner certaines intentions en lisant les documents de production, comme les scénarios par exemple. Pour Mad Max 2, les différentes réécritures dessinent des dynamiques narratives qui trahissent effectivement certaines intentions manifestes que je retrouve à l’écran. Je reconnais, en lisant le film ou les notes de production, le film que je connais. Je lis une remarque, une idée, et je vois comment elle a été illustrée. En ça, Mad Max 2 me semble plus maitrisé que le premier film pour lequel l’amplitude qui existe entre le scénario et le résultat sur l’écran est vertigineuse. Pour autant, je trouve le résultat extrêmement maitrisé, même si la démarche créative repose sur beaucoup plus d’improvisation.
Avec le recul, est-ce que ce travail t’a fait voir Mad Max moins comme une œuvre isolée que comme un moment charnière dans l’histoire du cinéma de genre ?
Avec le recul, en fait, j’ai surtout cherché à extirper Mad Max du cinéma de genre pour le placer dans l’histoire du cinéma australien. C’est vraiment comme ça que je le vois aujourd’hui, et lorsque j’ai réalisé que mon projet allait devoir s’étaler sur un livre par film, j’étais un peu emmerdé, surtout parce que je m’étais engagé auprès de mon premier éditeur pour un bouquin, et pas une trilogie. Cependant, il y avait là quelque chose qui me plaisait beaucoup, parce que ça devenait aussi 3 livres sur 3 films qui représentaient chacun une époque différente de l’industrie cinématographique australienne qu’ils pouvaient tout à fait symboliser et sur laquelle ils avaient eu une influence considérable. Finalement, raconter l’histoire de ces trois Mad Max me permettait aussi de raconter une autre histoire qui, au fur et à mesure que je travaillais sur ces films, a pris de plus en plus d’importance. L’histoire d’un pays passant de l’obscurantisme victorien à la modernité et à son repositionnement sur le globe, entre la Mère Patrie anglaise et le cousin américain.
Si tu devais résumer ce que Mad Max raconte vraiment de notre monde aujourd’hui, au-delà de son esthétique, ce serait quoi ?
Je ne sais pas, qu’on roule trop vite ?